Par Pierre Pistoletti Le

Dans Les leviers du synode, Un synode brûlant

Le Catéchisme de l’Eglise catholique qualifie d’ « adultère » une personne divorcée remariée. C’est « un péché grave et manifeste » qui empêche l’accès à la communion eucharistique. Les Pères synodaux doivent assumer cet héritage. Ils devront également en scruter les limites, s’ils entendent prendre au sérieux les voix qui appellent l’Eglise à plus d’ouverture. La réflexion théologique qui conduit à cette impasse est imparable, mais elle draine également son lot d’ambiguïtés qu’il s’agit de décrypter en reprenant son mécanisme pas à pas.

Le Code de droit canon, dont la dernière édition régit l’Eglise catholique latine depuis 1983, stipule qu’un « mariage conclu et consommé ne peut être dissous par aucune puissance humaine ni par aucune cause, sauf par la mort » (Can. 1141). En d’autres termes, un mariage à l’église, suivi d’une relation sexuelle est indissoluble.

Une indissolubilité, selon les dogmaticiens, instituée par le Christ lui-même lorsqu’il affirme que « quiconque répudie sa femme – pas pour prostitution – et en épouse une autre, commet un adultère » (Mt, 19,9). Une condamnation « sans équivoque » du divorce selon certains théologiens, malgré l’énigmatique restriction matthéenne, « pas pour prostitution » – en grec ‘porneia’ – qui donne lieu à de multiples interprétations.

« Des adultères »

Le Catéchisme de l’Eglise catholique, qui résume la foi, l’enseignement et la morale de l’Eglise, tire les conséquences de cette indissolubilité: « Le divorce est une offense grave à la loi naturelle. Il prétend briser le contrat librement consenti par les époux de vivre l’un avec l’autre jusqu’à la mort. Le divorce fait injure à l’alliance de salut dont le mariage sacramentel est le signe. Le fait de contracter une nouvelle union, fut-elle reconnue par la loi civile, ajoute à la gravité de la rupture: le conjoint remarié se trouve alors en situation d’adultère public et permanent » (No 2384). Ces personnes sont dès lors sous le coup du canon 915, qui stipule que « ceux qui persistent dans un péché grave et manifeste [ici: l’adultère], ne seront pas admis à la sainte communion. » (Can. 915).

L’acte sexuel devient l’unique péché des divorcés remariés.

Quelques années auparavant, en 1981, Jean Paul II se montrait un peu moins abrupt. Dans son exhortation apostolique Familiaris Consortio, qui faisait suite au synode sur la famille de 1980 – François n’a rien inventé – le pape polonais affirmait, au sujet des divorcés remariés, que leur « état et leur condition de vie est en contradiction objective avec la communion d’amour entre le Christ et l’Eglise, telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l’eucharistie » (84). Ils « se sont donc rendus eux-mêmes incapables d’y être admis ». Néanmoins, « la voie au sacrement de l’eucharistie » peut être ouverte « par le sacrement de pénitence [accordé] à ceux qui se sont repentis » de s’être remariés – et donc « d’avoir violé le signe de l’Alliance et de la fidélité du Christ ». Ils sont invités à se séparer de leur nouveau conjoint, sauf si des « motifs graves » les en empêchent – l’éducation des nouveaux enfants, par exemple.

Dans ce cas, ils peuvent accéder à la communion eucharistique s’ « ils prennent l’engagement de vivre en complète continence », c’est-à-dire en « frères et sœurs ». En somme, un homme ou une femme remarié(e) civilement et qui s’abstient de l’exercice de sa génitalité peut communier.

Focalisation sur la sexualité

La pastorale rencontre ici une certaine difficulté. Le fait de voir « des personnes divorcées remariées aller communier peut en effet jeter le trouble au sein de la communauté », explique un professeur de théologie dogmatique du collège des Bernardins à Paris, si cette communauté « connaît leur situation conjugale, sans être informée de leur décision de vivre comme frère et sœur ». La question jette potentiellement le trouble également du côté du clergé. Quelles sont les solutions pastorales qui s’offrent au curé? Les envoyer dans une autre paroisse?

Autre difficulté soulevée par cette doctrine traditionnelle: elle focalise le mariage sur la sexualité. L’acte sexuel avec un autre partenaire que le conjoint légitime devient l’unique péché des divorcés remariés, la conduite avec laquelle ils doivent impérativement rompre. Cela ne va pas sans poser de questions depuis que le concile Vatican II a remis en valeur les dimensions de l’amour et de la communion conjugale au cœur du mariage. Plus qu’un contrat qui porte sur le droit réciproque aux relations sexuelles, le mariage est une communauté intime de toute la vie, une alliance. Renoncer à la sexualité suffit-il pour ne plus être « en contradiction objective avec la communion d’amour entre le Christ et l’Eglise, telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l’eucharistie »?

Perspectives d’ouverture

Reste à comprendre, in fine, la raison théologique qui empêche les divorcés remariés – ceux qui ne vivent pas en frère et sœur – d’accéder à la communion eucharistique. Un syllogisme du VIIe siècle, que l’on trouve chez Isidore de Séville, permet d’en saisir le fondement: le mariage humain représente l’union du Christ et de l’Eglise (selon le cinquième chapitre de la lettre de saint Paul aux Ephésiens), or l’union du Christ et de l’Eglise est indissoluble; donc le mariage humain est indissoluble. En mettant un terme à cette première alliance, signe de l’union du Christ et de l’Eglise et en se remariant, ils « violent le signe de l’Alliance et de la fidélité du Christ », selon Familiaris Consortio. Et ce, de manière permanente.

Bayard, 2015
Bayard, 2015

Sur un plan théologique, deux pistes pourraient faire évoluer la pratique de l’Eglise, explique la théologienne Hélène Bricout, directrice adjointe de l’Institut supérieur de liturgie de l’ICP (L’Institut catholique de Paris), dans un ouvrage collectif publié en vue du synode. La première consiste à savoir si la difficulté de ces personnes à être signe de l’amour du Christ par le mariage, leur ôte « tout capacité à témoigner de l’amour de Dieu » et donc de « participer à son mystère » ou de « recevoir la nourriture dont leur vie spirituelle a besoin ».

Plus fondamentalement, la seconde réinterroge cette analogie entre le Christ et l’Eglise, d’une part et entre l’homme et la femme mariés d’une autre, en se demandant comment une relation entre deux termes infiniment différents permet de poser un jugement objectif et absolu sur la situation des divorcés remariés.

Si cette réflexion encore embryonnaire appelle à davantage de clarifications, elle semble s’inscrire dans l’appel du pape François qui rappelait, le 5 août dernier, l’importance d’offrir « un accueil fraternel et attentif (..) dans l’amour et la vérité, envers les baptisés qui ont stabilisé une nouvelle cohabitation, après l’échec du mariage sacramentel ».