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Dans Un synode brûlant, Un synode en deux temps

Mgr Carlo Caffarra, cardinal archevêque de Bologne, a abordé en 2014 pour le journal italien ‘Il Foglio‘ les thèmes à l’ordre du jour du Synode sur la famille: mariage, famille, doctrine de Humanae Vitae, pénitence. A propos de l’accès à la communion des personnes divorcés-remariés’, il rappelle la réflexion du pape Jean Paul II qui semble oubliée aujourd’hui.

L’exhortation apostolique Familiaris Consortio de Jean-Paul II de 1981 est actuellement l’objet d’un tir croisé. D’une part on dit qu’elle est la fondation de l’Evangile de la famille, de l’autre que c’est un texte dépassé. Son actualisation est-elle concevable ?

Cardinal Carlo Caffara: Si l’on parle du gender et du soi-disant mariage homosexuel, il est vrai qu’au temps de Familiaris Consortio on n’en parlait pas. Mais tous les autres problèmes, surtout celui des divorcés remariés, on en parle depuis longtemps. J’en suis un témoin direct, puisque que j’étais un des consultants du Synode de 1980. Dire que Familiaris Consortio est née dans un contexte historique complètement différent de celui d’aujourd’hui est erroné. Cette précision étant faite, je dis qu’avant tout Familiaris Consortio nous a enseigné une méthode avec laquelle on doit affronter les questions du mariage et de la famille.

A l’utilisation de cette méthode est associée une doctrine qui reste un point de référence inéliminable. Quelle méthode? Quand on a demandé à Jésus à quelles conditions le divorce était licite, la licéité comme telle ne se discutait pas à cette époque. Jésus n’entre pas dans la problématique casuiste dont émanait la question, mais indique dans quelle direction on doit regarder pour comprendre ce qu’est le mariage et par conséquent la vérité de l’indissolubilité matrimoniale. C’était comme si Jésus avait dit: « Voyez-vous, vous devez sortir de cette logique casuiste et regarder dans une autre direction, celle du Principe ». C’est-à-dire: vous devez regarder là où l’homme et la femme viennent à l’existence dans la pleine vérité de leur être d’homme et de femme appelés à devenir une seule chair. Dans une catéchèse, Jean-Paul II dit: « Survient alors, lorsque l’homme se trouve pour la première fois face à la femme, la personne humaine dans la dimension du don réciproque dont l’expression (qui est l’expression même de son existence en tant que personne) est le corps humain dans toute la vérité originaire de sa masculinité et de la féminité« . C’est la méthode de Familiaris Consortio.

Quelle est la signification plus profonde et actuelle de Familiaris Consortio?

Familiaris Consortio affirme que l’Eglise a un sens surnaturel de la foi, qui ne consiste pas seulement ou nécessairement dans le consentement des fidèles. L’Eglise, en suivant le Christ, cherche la vérité, qui ne coïncide pas toujours avec l’opinion de la majorité. Elle écoute la conscience et pas le pouvoir. Et en cela, elle défend les pauvres et les méprisés. L’Eglise peut aussi apprécier la recherche sociologique et statistique, lorsqu’elle s’avère utile pour situer le contexte historique. Cependant, il ne faut pas penser qu’une telle recherche est purement et simplement l’expression du sens de la foi (FC 5).

J’ai parlé de vérité du mariage. Cette expression ne désigne pas une règle idéale du mariage. Elle indique ce que Dieu, par son acte créateur, a inscrit dans la personne de l’homme et de la femme. Le Christ dit qu’avant de considérer les cas, il faut savoir de quoi nous parlons. Il ne s’agit pas d’une règle qui admet ou pas des exceptions, d’un idéal auquel nous devons tendre. Nous parlons de ce que sont le mariage et la famille. Avec cette méthode, Familiaris Consortio détermine ce que sont le mariage et la famille et ce qui est son « génome »; il emploie l’expression du sociologue Donati, que ce n’est pas un génome naturel, mais un génome social et de communion. C’est dans cette perspective que l’Exhortation détermine le sens plus profond de l’indissolubilité du mariage (cf FC 20). Familiaris Consortio a donc représenté un immense développe doctrinal, rendu possible à partir du cycle de catéchèses de Jean-Paul II sur l’amour humain.

Dans la première de ces catéchèses, celle du 3 septembre 1979, Jean Paul II dit qu’il veut accompagner comme à distance les travaux préparatoires du Synode qui va se tenir l’année suivante. Il ne l’a pas fait en affrontant directement des thèmes des sessions synodales, mais en dirigeant l’attention vers les racines profondes. C’est comme s’il avait dit: Moi, Jean Paul II, je veux aider les Pères synodaux. Comment les aider? En les amenant à la racine des questions. C’est de ce retour aux racines que naît la grande doctrine sur le mariage et la famille donnée par Familiaris Consortio. Et il n’a pas ignoré les problèmes concrets. Il a aussi parlé du divorce, de l’union libre, du problème de l’admission de divorcés-remariés à l’eucharistie. Donc l’image de Familiaris Consortio qui appartient au passé, qui n’a plus rien à dire au présent, est caricaturale. Ou bien c’est une considération venant de personnes qui ne l’ont pas lue.

De nombreuses conférences épiscopales ont souligné que des réponses aux questionnaires en préparation des deux prochains Synodes, il émerge que la doctrine d’Humanae Vitae crée seulement de la confusion. Est-ce le cas ou est-ce que ce texte est prophétique?

Le 28 juin 1978, un peu plus qu’un mois avant de mourir, Paul VI disait: « Pour Humanae Vitae, vous remercierez Dieu et moi-même ». Quarante-six ans après, nous voyons synthétiquement ce qui est arrivé à l’institution du mariage et on se rend à quel point ce document a été prophétique. En niant le lien indissoluble entre la sexualité conjugale et la procréation, c’est-à-dire en niant l’enseignement d’Humanae Vitae, on a ouvert la voie à l’incohérence réciproque entre la procréation et la sexualité conjugale: from sex without babies to babies without sex. La fondation de la procréation humaine sur le terrain de l’amour conjugal s’est progressivement assombrie, et on a graduellement construit l’idéologie que n’importe qui peut avoir un enfant. Le célibataire homme ou femme, l’homosexuel, éventuellement en remplaçant la maternité. Donc, de façon cohérente, on est passé de l’idée de l’enfant attendu comme un don à l’enfant programmé comme un droit.

Qu’on pense à la récente décision du tribunal de Milan qui a affirmé le droit à la parentalité, comme s’il énonçait le droit à avoir une personne. C’est incroyable. J’ai le droit d’avoir des choses, pas des personnes. On a construit progressivement un code symbolique, à la fois éthique et juridique, qui relègue maintenant la famille et le mariage dans la pure affectivité privée, sans égard pour les effets sur la vie sociale.

Je m’étonne qu’on dise que Humanae Vitae crée de la confusion.

Il n’y a pas de doute que lorsque Humanae Vitae a été publiée, l’anthropologie qui la sous-tendait était très fragile et n’était pas dénuée d’un certain biologisme dans l’argumentation. Le magistère de Jean Paul II a eu le grand mérite de construire une anthropologie adaptée à la base de Humanae Vitae. La question qu’il faut se poser n’est pas de savoir si Humanae Vitae est applicable aujourd’hui et dans quelle mesure, ou si par contre elle est source de confusion. A mon avis, la vraie question est autre.

Laquelle?  Humanae Vitae dit la vérité sur le bien inhérent dans la relation conjugale? Dit-elle la vérité sur le bien qui est présent dans l’union des personnes des deux conjoints dans l’acte sexuel?

En effet, l’essence des propositions normatives de la morale et du droit se trouve dans la vérité du bien qui, par essence, est objectivée. Si on ne se met pas dans cette perspective, on tombe dans la casuistique des pharisiens. Et on n’en sort plus, parce qu’on arrive dans une impasse au bout de laquelle on est forcé de choisir entre la règle morale et la personne. Si on sauve l’une, on ne sauve pas l’autre. La question du berger est donc la suivante: comment puis-je guider les conjoints à vivre leur amour conjugal dans la vérité? Le problème n’est pas de vérifier si les conjoints se trouvent dans une situation qui les exempte d’une règle, mais quel est le bien du rapport conjugal. Quelle est sa vérité intime.

Je m’étonne qu’on dise que Humanae Vitae crée de la confusion. Qu’est-ce que cela veut dire? Connaissent-ils au moins ce qu’a fondé Jean Paul II sur Humanae Vitae? J’ajouterai une remarque. Je suis profondément étonné par le fait que, dans ce débat, même d’éminents cardinaux ne tiennent pas compte des 104 catéchèses sur l’amour humain. Jamais aucun pape n’en avait autant parlé. Ce magistère n’est pas accepté, comme s’il n’existait pas. Crée-t-il de la confusion? Celui qui affirme cela est-il au moins au courant de tout ce qui a été fait au plan scientifique sur une régulation naturelle de la conception? Est-il au courant des innombrables couples qui, dans le monde, vivent avec joie la vérité de Humanae Vitae? Même le cardinal Walter Kasper souligne qu’il y a des grandes attentes dans l’Eglise en vue du Synode et qu’on court le risque d’une très grande déception si celles-ci n’étaient pas satisfaites. Un risque concret, d’après lui? Je ne suis pas un prophète, ni un fils de prophètes.

Il arrive un événement admirable. Lorsque le pasteur ne prêche pas son opinion ou celle du monde, mais l’Evangile du mariage, ses paroles frappent les oreilles des auditoires, dans leur cœur le Saint-Esprit agit et l’ouvre aux mots du berger. Ensuite, je me demande de quelles attentes nous parlons. Une grande chaîne de télévision américaine a réalisé une enquête sur des communautés catholiques du monde entier. C’est une photographie d’une réalité beaucoup plus diverse que les réponses au questionnaire recueillies en Allemagne, en Suisse et en Autriche. Un seul exemple: 75% des catholiques dans la plupart des pays africains sont contre l’admission des divorcés remariés à l’eucharistie.

Je le répète encore: de quelles attentes parlons-nous? De celles de l’Occident? L’Occident est-il donc le paradigme fondamental de l’annonce de l’Eglise? Sommes-nous encore à ce point-là? Allons-nous écouter un peu les pauvres aussi. Je suis très perplexe et pensif lorsque on dit qu’ou bien on va dans une certaine direction, ou bien il serait préférable de ne pas tenir le Synode. Quelle direction? La direction qu’ont indiquée les communautés de la Mitteleuropa? Et pourquoi pas la direction indiquée par les communautés africaines?

Selon le cardinal Müller, il est déplorable que les catholiques ne connaissent pas la doctrine de l’Eglise et ce manque ne peut pas justifier l’exigence d’adapter l’enseignement catholique à l’esprit du temps. Manque-il une pastorale familiale?

Elle manque. C’est une très grave responsabilité pour nous, les pasteurs, de tout réduire aux cours prénuptiaux. Et l’éducation à l’affectivité des adolescents, des jeunes? Quel pasteur des âmes parle encore de chasteté? Quant à moi, je constate un silence presque total là-dessus, depuis des années. Veillons à l’accompagnement des jeunes couples: demandons-nous si nous avons annoncé vraiment l’Evangile du mariage, si nous l’avons annoncé comme l’a demandé Jésus.

Pourquoi ne se demande-t-on pas pourquoi les jeunes ne se marient pas plus? Ce n’est pas toujours pour des raisons économiques, comme on le dit habituellement. Je parle de la situation de l’Occident. Si on fait une comparaison entre les jeunes qui se mariaient jusqu’il y a trente ans et aujourd’hui, les difficultés d’il y a trente ou quarante ans étaient mineures par rapport à aujourd’hui. Mais ceux-là construisaient un projet, avaient une espérance. Aujourd’hui, ils ont peur, l’avenir fait peur. Mais s’il y a un choix qui exige un espoir dans l’avenir, c’est bien le choix de se marier. Ce sont les interrogations fondamentales aujourd’hui.

J’ai impression que si Jésus se présentait dans une réunion de prêtres, d’évêques et de cardinaux qui discutent de tous les graves problèmes du mariage et de la famille et qu’ils lui demandaient comme le firent les pharisiens: « Maître, le mariage est–il dissoluble ou indissoluble? Ou y a-t-il des cas où, après une pénitence…? » Que répondrait Jésus? Je pense qu’il ferait la même réponse qu’aux pharisiens: « Gardez le principe« . Le fait est que maintenant on veut guérir des symptômes sans affronter sérieusement la maladie. Le synode, donc, ne pourra pas éviter de prendre position face à ce dilemme: la façon dont s’est développée la morphogénèse du mariage et de la famille est-elle positive pour les personnes, pour leurs relations et pour la société, ou au contraire est-ce une décadence des personnes et de leurs relations qui peut avoir des effets dévastateurs sur l’ensemble de la civilisation ? Cette question, le Synode ne peut pas l’éviter.

L’Eglise ne peut pas considérer que ces faits (jeunes qui ne se marient pas, unions libres en augmentation exponentielle, introduction du soi-disant mariage homosexuel dans les systèmes juridiques, etc.) soient des dérives historiques, des processus-historiques dont elle doit prendre acte et donc s’adapter substantiellement. Non. Jean-Paul II écrivait dans La Boutique de l’Orfèvre que « créer quelque chose qui reflète l’être et l’amour absolu est peut-être la chose plus extraordinaire qui existe. Mais on le fait sans s’en rendre compte ». Donc l’Eglise même devrait cesser de nous faire sentir le souffle de l’éternité dans l’amour humain? Deus avertat ! [Dieu nous en garde!].

On parle de la possibilité de réadmettre dans l’eucharistie des divorcés remariés. Une des solutions proposées par le cardinal Kasper porte sur une période de pénitence aboutissant à la pleine réintégration. Est-elle une nécessité inéluctable, ou une adaptation de l’enseignement chrétien en  fonction des circonstances?

Celui qui fait cette hypothèse, au moins jusqu’à présent n’a pas répondu à une question très simple: qu’en est-il du premier mariage célébré et consommé? Si l’Eglise admet à l’eucharistie, elle doit donner de toute façon un jugement de légitimité à la seconde union. C’est logique. Mais alors qu’en est-il du premier mariage? Le deuxième, dit-on, ne peut pas être un vrai mariage, car la bigamie va à l’encontre de la parole du Maître. Et le premier? Est-il dissout?

Mais les papes ont toujours enseigné que leur pouvoir ne va pas jusque-là. Sur le mariage célébré et consommé, le pape n’a aucun pouvoir. La solution exposée porte à penser que premier mariage demeure, mais qu’il y a une deuxième forme de cohabitation que l’Eglise légitime. Donc, il y a un exercice de la sexualité humaine extraconjugale que l’Eglise considère comme légitime. Mais ainsi on nie le pilier de la doctrine de l’Eglise sur la sexualité. A ce point on pourrait se demander: pourquoi n’approuve-t-on pas l’union libre? Et pourquoi pas les rapports entre homosexuels? La question de fond est donc simple: qu’en est-il du premier mariage? Mais personne ne répond. […]

Donc ce n’est pas seulement une question de pratique, mais aussi de doctrine?

Oui, ici on touche la doctrine. Inévitablement. On ne peut pas dire que non. Et pas seulement. On introduit un usage qui à la longue détermine cette idée dans la population et pas seulement chez les chrétiens: qu’il n’existe pas de mariage absolument indissoluble. Ce qui va évidemment contre la volonté du Seigneur. Il n’y a aucun doute là-dessus.

Mais n’y a-t-il pas un risque de considérer le sacrement seulement comme une barrière disciplinaire et non comme un moyen de guérison?

Il est vrai que la grâce du sacrement a aussi un effet de guérison, mais faut voir dans quel sens. La grâce du mariage guérit parce qu’elle libère l’homme et la femme de leur incapacité à s’aimer toujours avec toute la plénitude de leur être. C’est la médicine du mariage: la capacité de s’aimer toujours. […]. L’indissolubilité matrimoniale est un don qui est fait du Christ à l’homme et à la femme qui s’épousent en Lui. Ce n’est pas avant tout une règle imposée. Ce n’est pas un idéal auquel ils doivent tendre. C’est un don, et Dieu ne se repend jamais de ses dons.

Ce n’est pas pour rien que Jésus, en répondant aux pharisiens, fonde sa réponse révolutionnaire sur un acte divin. « Ce que Dieu a uni », dit Jésus. C’est Dieu qui unit, sinon le caractère définitif resterait un désir qui est certes naturel, mais impossible à réaliser. C’est Dieu Lui-même qui offre l’accomplissement. L’homme peut même décider de ne pas appliquer cette capacité d’aimer définitivement et totalement. La théologie catholique a ensuite conceptualisé cette vision de foi au travers du concept de lien conjugal. Le mariage, le signe sacramentel du mariage, produit immédiatement entre les conjoints un lien qui ne dépend plus de leur volonté, parce qu’il est un don que Dieu leur a fait. Ces choses ne sont pas dites aux jeunes qui se marient aujourd’hui. Et ensuite, nous nous étonnons de ce qui arrive.

Un débat très passionné a tourné autour du sens de la miséricorde.

Quelle valeur a ce mot? Prenons l’épisode de Jésus et de la femme adultère. Pour la femme trouvée en flagrant délit d’adultère, la loi mosaïque était claire. Elle devait être lapidée. Les pharisiens demandent à Jésus ce qu’il en pense, afin de le rallier à leur point de vue. S’il avait dit: « Lapidez-la », ils auraient dit immédiatement: « Voilà: lui qui prêche la miséricorde, qui va manger avec les pécheurs, lorsque c’est le moment, lui aussi dit de la lapider ». S’il avait dit « Vous ne devez pas la lapider », ils auraient dit: « Voilà à quoi amène la miséricorde: à détruire la loi et tout lien juridique et moral ».

C’est là la perspective typique de la morale casuistique, qui vous amène inévitablement dans une impasse où il y a le dilemme entre la personne et la loi. Les pharisiens tentaient d’amener Jésus dans cette impasse. Mais il sort totalement de cette perspective et dit que l’adultère est un grand mal qui détruit la vérité de la personne humaine, qui trahit. Et précisément parce que c’est un grand mal, Jésus, pour l’enlever, ne détruit pas la personne qui l’a commis, mais la guérit et lui recommande de ne pas retomber. « Je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus ». Voilà la miséricorde dont seul le Seigneur est capable. Voilà la miséricorde que l’Eglise, de génération en génération, annonce. L’Eglise doit désigner ce qui est mal. Elle a reçu de Jésus le pouvoir de guérir, mais à la même condition.

Le pardon est toujours possible. S’il l’est pour l’assassin, pourquoi pas pour l’adultère?

C’était déjà une difficulté que présentaient les fidèles à Augustin: on pardonne l’homicide, mais malgré cela la victime ne revient pas à la vie. Pourquoi alors ne pas pardonner le divorce, cet état de vie, le nouveau mariage, si un « retour à la vie » du premier n’est plus possible? La chose est complètement différente. Dans l’homicide on pardonne à une personne qui a haï une autre personne, et on demande le repentir sur cela. L’Eglise, au fond, s’attriste non parce qu’une vie physique est terminée, mais plutôt parce que dans le cœur de l’homme il y a eu une haine telle qu’elle a poussé à supprimer la vie d’une personne. C’est cela le mal, dit l’Eglise. Tu dois te repentir de cela et je te pardonnerai.

Dans le cas d’un divorcé remarié, l’Eglise dit : « C’est cela le mal: le refus du don de Dieu, la volonté de casser le lien instauré par le Seigneur Lui-même ». L’Eglise pardonne, mais à condition que il y ait le repentir. Mais le repentir dans ce cas signifie retourner au premier mariage. Il n’est pas sérieux de dire: je suis repenti mais je reste dans l’état qui constitue la rupture du lien dont je me repens. Souvent, dit-on, ce n’est pas possible. Il existe de telles circonstances, certes, mais alors dans ces conditions cette personne est dans un état de vie objectivement contraire au don de Dieu. Familiaris Consortio le dit explicitement.

La raison pour laquelle l’Eglise n’admet pas les divorcés remariés à l’eucharistie n’est pas qu’elle présume que tous ceux qui vivent dans cette situation soient en péché mortel. La situation subjective de ces personnes est connue du Seigneur, qui voit dans la profondeur du cœur. Saint Paul le dit aussi  « Ne jugez pas avant que ce soit le moment« . Mais parce que « leur état et leur condition de vie sont en contradiction objective avec la communion d’amour entre le Christ et Eglise, telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l’eucharistie » (FC 84).

La miséricorde de l’Eglise est celle de Jésus. Celle qui dit qu’a été bafouée la dignité de l’épouse. Celle qui dit le refus du don de Dieu. La miséricorde ne dit pas: « Patience, essayons d’y remédier comme nous le pouvons ». Cela c’est la tolérance, qui est fondamentalement différente de la miséricorde. La tolérance laisse les choses comme elles sont pour des raisons supérieures. La miséricorde est la puissance de Dieu qui enlève l’état d’injustice.

Il ne s’agit donc pas d’un arrangement.

Ce n’est pas un arrangement. Une pareille chose serait indigne du Seigneur. Pour faire les arrangements, les hommes suffisent. Ici il s’agit de régénérer une personne humaine, ce dont seul Dieu est capable, et en son nom, l’Église. […] Nous ne devons pas réduire la miséricorde à des arrangements, ou la confondre avec la tolérance. C’est injuste envers l’œuvre du Seigneur.

Un des points invoqués par ceux qui souhaitent une ouverture de l’Eglise aux personnes qui vivent dans des situations considérées comme irrégulières est que la foi est une, mais que les modalités pour l’appliquer aux circonstances particulières doivent être adaptées à l’époque, comme l’Eglise l’a toujours fait. Qu’en pensez-vous ?

L’Eglise peut-elle se limiter à aller là où la portent les processus historiques comme si c’étaient des dérives naturelles ? C’est en cela que consiste l’annonce de l’Evangile ? Je ne le crois pas, parce que sinon, je me demande comment on fait pour sauver l’homme. Je vais vous raconter une anecdote. Une épouse encore jeune, abandonnée par son mari, m’a dit qu’elle vivait dans la chasteté mais que cela lui pesait terriblement. Parce que, disait-elle, « je ne suis pas une nonne, mais une femme normale ». Mais elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas vivre sans l’eucharistie. Donc même le poids de la chasteté devient léger, parce qu’elle pense à l’eucharistie.

Un autre cas. Une dame qui a quatre enfants a été abandonnée par son mari après plus de vingt ans de mariage. La dame me dit qu’à ce moment elle a compris qu’elle devait aimer son mari sur la croix, « comme Jésus l’a fait avec moi ». Pourquoi ne parle-t-on pas de ces merveilles de la grâce de Dieu? Ces deux femmes ne se sont pas adaptées à l’époque? Je vous assure, il est très mauvais garder le silence, dans ces semaines de discussion, sur la grandeur des épouses et des époux qui, bien qu’abandonnés, restent fidèles. (…)

Il y a quelques années, j’étais ici à Bologne et j’ai voulu rencontrer des divorcés-remariés. Il y avait plus de 300 couples. Nous sommes restés ensemble tout un dimanche après-midi. A la fin, plusieurs m’ont dit qu’ils avaient compris que l’Eglise est vraiment mère lorsqu’elle les empêche de recevoir l’eucharistie. En ne pouvant pas recevoir l’eucharistie, ils comprennent combien est grand du mariage chrétien et combien est beau l’Evangile du mariage. (Traduction: le salon beige)