Par Raphaël Zbinden Le

Dans Un synode brûlant

« Le Christ a envoyé le pape François comme la dernière chance de l’Eglise », assure Isabelle Prêtre. Dans son dernier livre Lettre à notre pape François, l’auteure catholique française appelle le pontife, dans le cadre du synode sur la famille, à « installer la véritable Eglise du Christ » sur la terre.


Avec votre livre, vous interpellez virtuellement le pape François dans la perspective du synode sur la famille. Quel est le message principal que vous voulez lui adresser?

Qu’il ne se laisse pas ralentir par les « cœurs de pierre », qu’il parvienne, malgré les oppositions, à installer la véritable Eglise du Christ sur la terre. J’aime ce pape et je considère que je suis dans la même mouvance que lui. C’est un prêtre magnifique et une lumière pour le monde. Je souhaite que grâce à lui l’Eglise représente et exprime enfin le vrai visage du Fils de Dieu, celui de l’amour.

Vous avez des mots très durs envers les « conservateurs ». Vous ne vous dîtes pas non plus « progressiste » pour autant.

Je suis comme le pape François. Pour moi, ces mots ne veulent rien dire. Mais il faut les dire… Car il y a parmi les conservateurs tant de « cœurs de pierre ». Certains sont même ce que j’appelle « les pharisiens des temps nouveaux »… des ennemis du Christ. L’Eglise doit s’adapter, non à la mode du siècle, mais à l’amour du Christ. Et préférer le cœur des hommes à la dureté de ses règles. Le Christ n’a jamais fait preuve de dureté. Il était l’amour et la Miséricorde. Tant qu’elle ne retirera par certaines de ses lois, elle restera très loin de Lui!

Vous pensez notamment à sa façon de traiter les divorcés remariés?

Oui. Et pour cela l’Eglise devrait faire acte de contrition, demander pardon à tous ces gens qui ne sont pas des pécheurs. On devrait avoir le droit de divorcer et de se remarier à l’église. De toute façon, les personnes qui sont dans cette situation n’ont de comptes à rendre qu’à Dieu.

Interdire la communion à ces gens est une lourde erreur de la part de l’Eglise. De quel droit peut-elle empêcher quelqu’un d’aller vers le Christ? L’eucharistie est un sacrement destiné à tous. Jésus n’a-t-il pas dit: « Prenez et mangez-en tous »? Il n’a jamais exclu personne.

Vous demandez carrément la fin du sacrement du mariage, est-ce une provocation?

Non. Juste une prudence. Quand une loi ou un sacrement empêchent notre marche vers Dieu, il faut les supprimer! L’homme a une liberté face à Dieu. On appartient au Christ avant d’appartenir à l’Eglise, et l’Eglise ne peut ainsi obliger les personnes à participer à un système qui se refermera sur elles comme un piège. Ce sacrement devrait être donné à la fin d’une vie, comme la concrétisation souhaitée d’un immense amour.

Ce sacrement du mariage n’est rien d’autre qu’un engagement et l’Eglise semble se moquer éperdument de l’amour. Elle devrait, pour les personnes qui désirent s’unir devant Dieu, se contenter d’une bénédiction.

Les débats du synode porteront également sur la place des homosexuels dans l’Eglise. Qu’elle est votre position à ce sujet?

Il faudrait tout d’abord retirer le mot « sexuel », car il induit les gens en erreur en rapportant tout au sexe. On devrait plutôt dire « homosentimental » et « hétérosentimental ». Nul n’est responsable du cœur que Dieu lui a donné. Les homosexuels sont nés ainsi. C’est un fait. Comme le vent, la pluie, ou le soleil. Et on ne juge pas moralement ou religieusement un fait.

Quand une loi ou un sacrement empêchent notre marche vers Dieu, il faut les supprimer!

Leur rejet fréquent par la société et par l’Eglise est pour eux cause de grande souffrance, surtout pendant l’enfance. Au lieu de les rejeter, comme elle le fait souvent, l’Eglise devrait les aider à vivre tels qu’ils sont et bénir leur amour quand ils le demandent. Il ne faut pas juger les personnes sur le plan de la morale, mais toujours sur celui de l’amour. J’ai rencontré des homosexuels ayant un très haut niveau de spiritualité, des personnes qui malgré leur bonté se sentaient rejetées par l’Eglise. Et c’est tragique, car l’Eglise doit savoir ceci: elle n’atteint que ceux qui l’aiment. Les autres n’en ont rien à faire de ses lois et de ses principes!

Isabelle Prêtre, Lettre à notre pape François, Saint-Augustin, 2015.
Isabelle Prêtre, Lettre à notre pape François, Saint-Augustin, 2015.

Que dîtes-vous des passages de la Bible, surtout de l’Ancien Testament, qui condamnent l’homosexualité?

Deux choses. L’hymne qu’ils chantaient à l’époque pour la procréation interdisait toute homosexualité. Et d’autre part ces textes ont été écrits par des personnes plus habitées par la loi que par l’amour. Des personnes qui avaient une haine envers tout ce qui n’entrait pas dans leur cadre de pensée. Il faut se rappeler ce que Jésus pensait de ces esprits obtus qui se tenaient loin de l’amour et de la miséricorde. Car c’est l’amour qui mène à la morale et non pas la morale qui mène à l’amour.

Vous êtes pourtant contre le mariage homosexuel…

C’est juste une question de vocabulaire. Quand un homme dit: « Voici mon mari », je trouve cela ridicule. J’estime que le mot « mariage » doit toujours impliquer l’union d’un homme et d’une femme. Mais l’Eglise pourrait, en ce qui concerne l’union d’homosexuels, changer le mot, en parlant par exemple d' »alliance ».

Tout est-il cependant permis au nom de l’égalité?

Non. Nous sommes tous égaux devant Dieu, en ce qui concerne les droits de l’homme, mais à part cela, nous ne sommes égaux en rien. Ceux qui prêchent l’égalité à tout prix sont pour le mixage, la médiocrité, car on ne peut niveler que par le bas.

Et ce n’est pas parce que la technique moderne permet beaucoup de choses qu’il faut renoncer à la réflexion et à la dignité humaine. Je pense par exemple aux manipulations sur les embryons, qui doivent être considérés comme des êtres humains et non comme des choses… L’intelligence humaine peut en partie selon moi déterminer les limites à ne pas franchir. Il faut surtout se placer face à Dieu et dans l’amour pour pouvoir discerner le bien du mal.

L’Eglise devrait-elle permettre le mariage des prêtres?

Oui. Et ce serait une solution face à la pénurie des prêtres qui existe actuellement. Dans mon activité au sein de l’aumônerie des malades, j’ai rencontré beaucoup d’hommes mariés qui feraient de magnifiques prêtres. Ils n’apporteraient peut-être pas le même charisme que les prêtres célibataires, qui témoignent d’un mode de vie surnaturel sur la terre, mais ils apporteraient autre chose… Notamment leur expérience de la vie.

Ce qui manque à nos prêtres aujourd’hui c’est l’enthousiasme. Cet enthousiasme que j’ai essayé de leur rendre dans mon livre Lettre aux prêtres et aux séminaristes, car j’ai pour les prêtres le même amour que Thérèse de Lisieux ou Catherine de Sienne. Et c’est naturel…Ils sont coincés, les pauvres, entre deux médiocrités: celle d’un monde qui ne les entend plus et divague et celle d’une Eglise dont les lois leur ôtent le feu de l’âme et leur passent les menottes du silence. Or il nous faut des prêtres. Ils sont la lumière de nos vies. Mariés ou non mariés.

Pensez-vous que l’Eglise a un problème avec la sexualité?

Sans doute. Elle s’en préoccupe beaucoup et ce n’est pas son rôle. Elle a raison d’en parler aux jeunes, quand il s’agit, comme disait l’Abbé Pierre, de les mettre en garde contre ses dangers, tel le sida… Mais elle doit le faire aussi dans une perspective eschatologique. Leur apprendre par exemple qu’ils ne peuvent faire avec leur corps n’importe quoi, parce qu’un jour ce corps sera un corps glorieux.

Les jeunes entendent l’appel du grand large et fuient en revanche devant toute règle. La morale n’a aucun pouvoir sur l’instinct de vie et que peut la morale quand le désir surgit? Rien. Si le monde a besoin de barrières, qu’elles soient des barrières de lumière!

Pourquoi cette peur du changement dans l’Eglise?

La peur peut-être de perdre un certain pouvoir, celui de la loi. Mais elle ne peut plus se permettre de stagner ainsi et doit avancer dans l’amour. Il faut qu’elle lâche ses amarres. L’Eglise catholique est un immense et magnifique paquebot qui nous conduit au port. Un paquebot actuellement très secoué par la houle.

Vous mettez beaucoup d’espoir dans le pape François. Certains pensent qu’à l’issue du synode, rien ne changera. Si c’est le cas, comment prendrez-vous la chose?

Ce serait une catastrophe. J’espère que le pape sera le plus fort et qu’il pourra imposer ses vues. Mais je me rends compte qu’il n’est pas entièrement libre. S’il échouait à modifier les choses, je ne changerais pourtant pas d’idée sur lui. Cela voudrait simplement dire qu’il a eu les mains liées… Et le mal aurait dominé! Je suis consciente qu’il lutte en grande partie tout seul, mais il avance et ne se laisse pas freiner par les obstacles, parce qu’il est habité par la flamme christique.

Qu’est-ce que ce pape a de si spécial?

Quand il est apparu lors de son élection, avec son sourire, son regard, il est arrivé comme un soleil sur le monde. Il a surtout fait preuve d’une immense simplicité, ce qui est pour moi la plus grande des valeurs. Il est la chaleur humaine et il préfère le cœur des hommes à toute loi. Dès que je l’ai vu, j’ai pensé que le Christ l’envoyait comme la dernière chance de l’Eglise. Pour moi, il représente un moyen de salut, peut-être l’ultime, car le Christ peut en avoir assez de voir l’amour que l’Eglise doit incarner continuellement trahi et défiguré.

Isabelle Prêtre est écrivain, philosophe et psychologue. Elle a écrit plus d’une vingtaine de livres dont certains sont traduits en plusieurs langues. Parmi eux des romans, des essais philosophiques et de nombreux ouvrages de spiritualité.