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Par Bernard Hallet Le

Dans Les leviers du synode, Un synode en deux temps

Pour Monique Dorsaz, responsable avec son mari Pascal de la pastorale familiale de l’Eglise catholique dans le canton de Vaud, le synode sur la famille « est une révolution ». Et que le pape se mette à l’écoute des chrétiens aura été primordial.

Participante de la journée d’étude de la Conférence des évêques suisses (CES) préparatoire au synode, le 31 août 2015, Monique Dorsaz donne sa vision et précise quelques enjeux du synode sur la famille pour l’Eglise et le pape François.

On a l’impression que la vision du mariage de l’Eglise ne correspond plus à la réalité vécue.

L’Eglise doit tenir compte de l’évolution du couple et de l’itinéraire personnel de chacun dans ce couple, non seulement en fonction de ce que chacun amène au moment de l’union, mais aussi de ce qu’il devient tout au long de la vie du couple.

Est-ce que cela revient à dire qu’il faudrait à adapter la théologie à ces réalités nouvelles?

Non, la théologie reste la théologie. Mais elle pourrait s’exprimer autrement, prenant davantage en compte l’aspect biographique, existentiel, des relations de couple, intégrant aussi les possibilités de miséricorde.

Rappelons que le mariage catholique est indissoluble, ce que la plupart reconnaissent d’ailleurs. Mais le dominicain Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, fait une distinction entre infraction ponctuelle et infraction continue. L’Eglise considère que les divorcés-remariés sont en infraction continue, en état permanent d’adultère. Or les divorcés-remariés n’ont pas l’impression d’être en infraction continue. Pour eux, la rupture se situe autour de l’échec du premier mariage, la seconde union constitue une nouvelle espérance.

L’Eglise pourrait-elle parler alors d’une infraction ponctuelle à propos des divorcés-remariés?

C’est une question à approfondir. Cette distinction du droit civil est ignorée par le droit ecclésial. On peut amener de nouveaux points de vue, des nuances pour approfondir ce que dit l’Evangile et voir ce que l’on pourrait faire concrètement. Le cardinal Baldisseri a dit que le prisme avait beaucoup de faces et que nous ne connaissions pas encore tout ce que le Christ attend de nous. Le synode sera l’occasion de lire plus profondément. Il faut avoir confiance, l’Eglise peut faire quelque chose pour ces questions pastorales.

Une grande réflexion est en cours et quelque chose d’immense est en train de se produire.

Les divorcés-remariés se sentent exclus de l’Eglise

L’Eglise et les différents mouvements spirituels proposent des formes variées d’accompagnement comme le parcours « Revivre » dont un nouveau cours vient de commencer dans le canton de Vaud. Autre exemple, les Equipes Notre-Dame (END) ont mis en place les équipes « reliance » qui existent depuis dix ans. Ce sont des lieux pastoraux extrêmement importants. Les gens attendent beaucoup de ces rencontres et se posent de nombreuses questions. Nous sommes tous concernés, de près ou de loin, par le divorce.

Qu’attendent les divorcés-remariés?

Ils demandent à être entendus et qu’on reconnaisse leurs difficultés. Ils souhaitent un accompagnement fraternel et une aide pour résoudre également les questions d’ordre pratique. Et lorsqu’ils se remettent en couple, ils souhaitent un regard bienveillant de la part de l’Eglise. Actuellement, ils ont l’impression de ne pas être accueillis. L’Eglise accepte avec réalisme ces situations et reconnaît que, dans certains cas, la séparation est la meilleure option. Ce qu’elle n’accepte pas, c’est le remariage.

Le pape a récemment simplifié le procès en nullité du mariage.

Certains penseront qu’à quelques semaines du synode, c’est tactique. Je pense plus simplement que c’est une première étape à accomplir. Elle était réalisable rapidement, donc il a agi. C’est surprenant, mais il pourrait nous surprendre encore.

Cela signifie-t-il que, pour faire évoluer la situation, l’Eglise cherchera à trouver des solutions juridiques qui permettraient de « biaiser », puisque théologiquement, c’est difficile.

On reste dans le domaine juridique et dans la considération de la situation qui a précédé le mariage alors que, dans la plupart des cas, ce qui a provoqué la rupture a eu lieu après. Humainement, cela ne correspond pas à ce que les gens ont vécu. C’est une manière trop rapide de classer un mariage en considérant qu’il n’a jamais existé. L’Eglise devra les accompagner, bien au-delà de la simple considération juridique.

Certains font de ce synode un enjeu crucial du pontificat du pape François.

Je ne crois pas. Je ne vois pas du tout le synode comme une guerre où un parti l’emporterait. J’espère vraiment que l’unité va l’emporter. Mgr Jean-Marie Lovey disait que l’un des grands défis de ce synode est l’unité de l’Eglise, il a raison. Il ne faudrait pas que chacun campe sur ses positions.

La grande difficulté de ce synode, ne sera-t-elle pas de tenir compte des réalités sociales des cinq continents ?

Mgr Markus Büchel, lorsqu’il est revenu du synode 2014, racontait qu’au moment du vote des Lineamenta (Ndlr: les lignes directrices du synode) concernant les homosexuels, il était assis entre un évêque américain et un évêque africain. Au moment du scrutin sur ce paragraphe, l’évêque américain n’a pas voulu voter «oui» à un simple accueil et une non-discrimination, les Américains voulant aller beaucoup plus loin. L’évêque africain a aussi refusé le texte, il ne souhaitait pas entrer en matière sur ce thème, encore tabou en Afrique. Les réalités sociales d’un continent à l’autre…

En effet, les Africains reprochent au synode d’être euro-centré.

C’est vrai. La grande préoccupation des Africains concerne la polygamie. Les nouveaux convertis au christianisme ne peuvent pas quitter la deuxième et la troisième épouse auxquelles ils sont unis. Par principe de charité d’abord, et ensuite parce que d’un point de vue social, c’est impossible pour eux. La question des divorcés-remariés n’émeut peu les Africains. Le chanoine Guy Luisier, récemment rentré d’Afrique, me racontait que là-bas beaucoup de gens pratiquent mais très peu communient, cela ne pose donc pas de grands problèmes de se voir interdire la communion.

Le risque de divisions semble grand, tant les différents courants sont marqués.

Je ne le pense pas. Les Pères synodaux devront de toute façon arriver à un texte et le pape aura le dernier mot. C’est une bonne chose que les positions s’expriment maintenant, avec virulence parfois. Dans notre rapport des pastorales familiales, nous avons cherché à faire une synthèse. Nous avons parlé, avec des avis divergents, mais le but était d’effectuer un travail synodal entre nous. Cela nous a obligé à écouter les autres. J’espère que le synode va dire une parole d’Evangile et qu’il sera entendu comme une parole de vérité.

Le pape n’a-t-il pas, malgré lui, donné trop d’espoirs aux divorcés remariés et aux couples homosexuels, entre autres?

Non, pas du tout. Il était indispensable de soulever ces questions. Le fait que cela ait suscité autant de passions, montre qu’il était urgent pour l’Eglise d’y réfléchir. En ce sens, il a été prophétique.

Oui mais cela a engendré des attentes très fortes. Certains attendent des décisions concrètes et rapides après le synode.

Peut-être allons-nous devoir gérer des déceptions. Je suis persuadée que les gens vont se rendre compte de tout ce qui a été pensé et débattu. Une grande réflexion est en cours et quelque chose d’immense est en train de se produire. Le simple fait que l’Eglise catholique s’interroge est un signe extraordinaire pour ceux qui, comme les divorcés-remariés, vivent dans la difficulté.

Est-ce que l’Eglise peut se permettre un synode sans résultats tangibles?

Mais le résultat est déjà là! On a déjà des Lineamenta, on a un instrument de travail et le pape a fait une série de de catéchèses tout au long de l’année écoulée. Le résultat ne sera pas une décision, une nouveauté ou un scoop. L’Eglise a devant elle le défi universel de donner une parole concernant la famille. Tout ce chemin parcouru apportera beaucoup.

Le fait que le pape consulte directement les fidèles est novateur.

Oui et cela plaît aux Suisses! On a l’esprit très démocratique! Ils ont beaucoup répondu, proportionnellement à la population, la Suisse romande en particulier. Mais ce n’est pas une votation populaire. Le pape écoutera et va tracer une route. Que le pape se mette à l’écoute des chrétiens aura été primordial.

C’est peut-être là que réside la révolution?

Oui, ce synode est une révolution.