Avatar

Par Pierre Pistoletti Le

Dans Un synode en deux temps

« Je vous demande deux attitudes: parler avec liberté et écouter avec humilité ». Le 6 octobre 2014, François fixe le cadre de réflexion dans lequel se déroula la première partie du synode. Durant deux semaines, l’aula vaticane prend alors des allures de parlement. La famille cristallise des divergences quant aux « questions critiques », notamment l’accès à la communion des divorcés remariés ou les couples homosexuels. Retour sur la première partie, mouvementée, du synode qui s’est tenue au Vatican du 5 au 19 octobre 2014.

Dès le départ, la question des divorcés remariés prend une place prépondérante – de sorte que la séance consacrée à ce thème qui devait durer une matinée est prolongée d’une demi-journée. Les questions pourtant importantes de contraception, de polygamie, d’accueil des personnes homosexuelles, de préparation au mariage, de mariage par étapes, semblent accessoires par rapport cette thématique. Plusieurs raisons expliquent ce focus, notamment le fait qu’en filigrane se profile la question de l’indissolubilité du mariage qui suscite de nombreuses interrogations sur les plans culturel, anthropologique et théologique.

Au terme de la première semaine, 240 Père synodaux sur 253 ont pris la parole. Laïcs, experts, théologiens, évêques, cardinaux, chacun disposait de quatre minutes pour dire ce qu’il avait sur le cœur. Et « tout y passe », selon l’hebdomadaire français La Vie qui y voit une « thérapie collective »: « Un cardinal, reprenant l’image de l’Eglise de campagne, chère au pape François, déclare que celle-ci risque, en plus, de devenir ‘une morgue où se multiplieront les autopsies des mariages défunts’. Un autre, proche du pape, fustige l’approche ‘psychologisante’ et exhorte les évêques à ‘ne pas se prendre pour des psychiatres chargés d’aider les couples à surmonter leurs échecs conjugaux’. L’un explique que si l’Eglise ne se montre pas miséricordieuse, elle se videra de ses fidèles. L’autre répond que brouiller son message de vérité c’est ‘risquer de perdre des gens' ». Si les partisans d’une position extrême sont bruyants, ils sont aussi minoritaires. Une large majorité des Pères souhaite se donner le temps d’une certaine décantation.


Mgr Jean-Marie Lovey, 19:30 du 18 octobre 2014

Coup de tonnerre

Pendant le week-end (11 et 12 octobre), une commission est chargée d’écrire la synthèse des échanges de la première semaine, la Relation post disceptationem (document à mi-parcours), rendue publique par la salle de presse du Saint-Siège.

Coup de tonnerre. Cette synthèse affirme qu’il faut sortir du « tout ou rien » de la pastorale familiale. Des pistes s’ouvrent dans les situations sensibles comme celle des divorcés remariés. On propose qu’ils puissent communier dans certains cas, après un chemin pénitentiel. Le texte préconise qu’il faut envisager en premier lieu « les aspects positifs » que l’on peut trouver dans les situations comme la cohabitation avant le mariage ou les mariages civils.

Sur l’accueil des homosexuels, le document va encore plus loin. Il stipule que, « sans nier les problématiques morales liées aux unions homosexuelles, on prend acte qu’il existe des cas où le soutien réciproque jusqu’au sacrifice constitue une aide précieuse pour la vie des partenaires ». Une manière de sortir d’un certain manichéisme pour inscrire de la nuance dans la conception du couple, en appliquant à toutes les formes d’union les « semences du Verbe » que le concile Vatican II réservait aux communautés religieuses.

L'Aula dans laquelle se déroulait les débat a pris des allures de parlement (Photo: flick/catholicism/CC BY-NC-SA 2.0)
L’Aula dans laquelle se déroulait les débat a pris des allures de parlement (Photo: flick/catholicism/CC BY-NC-SA 2.0)

A peine publié, le document soulève un vent de panique. Le président de la conférence épiscopale polonaise, Mgr Stanislaw Gadecki, juge le texte « inacceptable ». Cette première réflexion « s’éloigne de l’enseignement des papes précédents, contient des traces d’une idéologie anti-matrimoniale et témoigne d’une absence de vision claire de la part de l’assemblée générale ». Le mécontentement filtre. Certains Pères dénoncent « une capitulation de l’Eglise devant la gouvernance mondiale », « un texte poétique mais qui n’apporte rien », ou encore « un texte manquant de prudence » comportant des « passages irresponsables » et « contraires à la doctrine de l’Eglise ».

« Le Dieu des surprises »

Les passages sur l’homosexualité, sur l’admission des divorcés remariés à la communion eucharistique ou sur la loi de gradualité sont incriminés. Ils sèment le trouble chez les Pères qui, durant la seconde semaine du synode, travaillent non plus en assemblée plénière, mais en groupe linguistiques. Après la folle journée de lundi, l’ambiance est grave dans les groupes de travail où les Pères reprennent la synthèse point par point et votent des amendements à la majorité. Une fois de plus, le pape met en garde les « doctrinaires ». Dans une homélie il dénonce ceux « qui avaient oublié que Dieu est le Dieu de la loi, mais (…) aussi le Dieu des surprises. Ils ne comprennent pas que Dieu est toujours nouveau ».

Lorsque les synthèses des groupes de travail arrivent, tous saluent l’esprit d’ouverture avec lequel la famille est abordée ainsi que la nécessité d’une approche pastorale miséricordieuse. Mais, dans le même temps, les Pères insistent sur la nécessité de protéger la famille. Ils expriment des doutes et nuancent la première synthèse.

Un final moins audacieux

Au terme du processus de vote, le 18 octobre, la Relatio synodi, le document final du premier synode est publié. Seuls trois points n’atteignent pas les deux tiers des voix nécessaires pour être validés: le passage sur l’homosexualité et les deux passages sur les divorcés remariés. Ils obtiennent néanmoins une majorité certaine – plus de 60% des voix au minimum –, ils seront donc à nouveau au centre des débats en octobre 2015. Les votes ont été enrobés de prudence, l’année entre les deux sessions synodales devenant le lieu d’une décantation nécessaire et bienvenue pour la plupart des Pères.

« J’aurais été très inquiet et attristé s’il n’y avait pas eu ces discussions animées, affirme le pape au terme de cette première partie du synode. Si tout le monde avait été d’accord ou passif, dans une fausse quiétude ». Le souverain pontife refuse de réduire cette disputatio ecclésiale à un conflit. Cela reviendrait à douter de « l’Esprit Saint, le vrai promoteur et garant de l’unité et de l’harmonie de l’Eglise ». « Nous avons encore un an pour mûrir, par un vrai discernement spirituel, les idées proposées et trouver des solutions concrètes à toutes ces difficultés » et « pour donner des réponses à tellement de découragement qui entourent et font suffoquer les familles ». Un appel qui n’est pas resté vain tout au long de l’année écoulée.