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Par Raphaël Zbinden Le

Dans Un synode en deux temps

“Les défis qu’affrontent les familles dans une moitié du monde seront différents de ceux de l’autre moitié.” Ce constat fait en août 2015 par le cardinal Berhaneyesus Souraphiel, archevêque d’Addis-Abeba, exprime une réalité marquante dans la perspective du synode. De nombreux clercs et fidèles des pays du Sud craignent que les discussions restent centrées sur le point de vue occidental de la famille et négligent les voix émanant d’ailleurs.

Le prélat éthiopien a relayé l’opinion de beaucoup de catholiques en considérant que le prochain synode sur la famille devra faire preuve de souplesse face à la diversité des réalités au plan mondial. « Alors que l’Europe et l’Amérique du Nord se questionnent sur les réponses pastorales à donner aux unions entre conjoints de même sexe et aux remariages de catholiques divorcés, les familles dans d’autres régions du monde font face à des problèmes liés à la mondialisation économique ou à l’urbanisation effrénée », a noté le cardinal.

Selon lui, pour les Ethiopiens par exemple, la principale cause de division des familles est la pauvreté. Le fait que de plus en plus de mères trouvent des emplois dans les pays du monde arabe et que les pères doivent aller travailler dans des mines ou des fermes industrielles menace l’unité des familles. La principale question que ces gens se posent est: « Comment l’Eglise peut-elle contribuer à la réduction de la pauvreté et défendre la cohésion des familles? ».

Une illusion médiatique?

Si ce type de considérations sera certainement pris en compte par les évêques, elles ne sont en général que peu relayées par les médias. Le cardinal philippin Antonio Tagle, a regretté, en novembre 2014, que les médias occidentaux se focalisent sur quelques thèmes propres aux pays riches et ignorent largement les problèmes des familles dans les pays en développement.

« Certaines personnes peuvent avoir l’impression que les seuls sujets discutés au synode en 2014 étaient le divorce et les personnes homosexuelles. Mais je peux vous assurer que ce n’est pas le cas et que bien d’autres problèmes ont été abordés », a souligné Mgr Tagle, qui était l’un des trois présidents de la première session du synode. Des sujets tels que la migration, la violence domestique ou la pauvreté ont bien été traités.

Mais les médias occidentaux ont tendance à « filtrer » les informations en fonction des intérêts de leur public. Mgr Tagle a ainsi regretté que la presse occidentale soit à ce point dominante dans le monde. Il s’est dit « plus que frappé » par le fait qu’il n’y avait aucun Asiatique ou Africain parmi les centaines de journalistes qui couvraient les débats en octobre 2014.

Comment l’Eglise peut-elle contribuer à la réduction de la pauvreté et défendre la cohésion des familles?

Occident contre Afrique?

Que ce déséquilibre géographique soit une réalité ou une illusion médiatique, le sentiment de marginalisation des catholiques du Sud s’est déjà fréquemment exprimé. Le cardinal ghanéen Robert Sarah est certainement le principal porte-parole de ces revendications. A maintes reprises, le préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a fustigé la « monopolisation » des débats par les forces occidentales. Il articule clairement une vision du monde mettant en opposition un Occident « perverti » par la pensée séculière à un Sud – et particulièrement l’Afrique – gardienne d’une authentique « morale naturelle ». Selon ce point de vue, “des hauts prélats venus surtout des nations riches s’emploient à apporter des modifications à la morale chrétienne concernant les divorcés remariés ou d’autres situations problématiques“, a-t-il affirmé en avril dernier.

Le prélat ghanéen est allé jusqu’à qualifier les tendances sociales actuelles, surtout en Occident, « d’œuvre du démon ». « Le plus grave est de vouloir imposer ces dérives aux autres continents et cultures », a-t-il déclaré en juin 2015 dans l’hebdomadaire Famille chrétienne. Dans sa ligne de mire, les questions de l’accès à la communion pour les divorcés remariés et l’accueil des homosexuels dans l’Eglise, deux avancées promues par un certain nombre de prélats occidentaux. Le cardinal ghanéen a ainsi accusé les prêtres accordant l’eucharistie aux divorcés remariés « d’insulter le Christ », et les prélats intellectuels catholiques ayant donné le « feu vert » pour les homosexuels de « trahir » la morale chrétienne.

Ecart culturel

Nombre d’évêques africains considèrent, dans la ligne du cardinal Sarah, que ce sont des sociétés du Sud que l’Occident devrait s’inspirer et non le contraire. Mgr Kevin Dowling, évêque de Rustenburg (Afrique du Sud), a estimé qu’au lieu de se focaliser sur les questions occidentales, les discussions du synode devraient se concentrer sur “ce qui blesse et attaque les parents et les familles”.

“Au lieu de l’individualisme, de l’anthropocentrisme et d’une conception capitaliste du développement qui n’est pas tenable, l’Afrique, et d’autres communautés indigènes, offrent au monde des valeurs plus saines et holistiques”, a-t-il déclaré à l’occasion d’une rencontre des évêques et des universitaires catholiques africains, en juillet dernier à Nairobi, au Kenya. L’assemblée s’était publiquement inquiétée d’une prédominance des points de vue occidentaux lors du synode. Des participants avaient en particulier regretté que, dans le document final, aucune mention ne soit faite du sida, des mutilations génitales féminines et des enfants chefs de famille.

Des participants avaient en particulier regretté que, dans le document final, aucune mention ne soit faite du sida, des mutilations génitales féminines et des enfants chefs de famille.

Le cardinal sénégalais Théodore-Adrien Sarr a également relevé, dans une interview de novembre 2014 à l’agence romaine I.MEDIA, que les préoccupations sociales de l’Occident n’étaient pas forcément celles de l’Afrique. Le prélat a admis que si la question des divorcés remariés commençait à être importante dans le continent, le premier problème était l’accueil des polygames voulant devenir chrétiens ou souhaitant épouser une catholique.

Mgr Sarr a souligné les divergences culturelles existant sur ces questions. « L’Occident, par exemple, ne doit pas nous imposer sa vision actuelle de l’homosexualité », a-t-il déclaré. Il racontait que deux ambassadeurs occidentaux étaient venus le voir en plaidant pour une dépénalisation de l’homosexualité. « Je leur ai répondu que nous ne pouvions pas promouvoir l’homosexualité, c’est contraire à la culture de nos peuples et à notre foi, chrétienne ou musulmane », a expliqué l’ancien archevêque de Dakar.

Symptômes de tension

Les forces de résistance aux changements doctrinaux proposés semblent trouver une forme de coordination sur un plan global. Récemment, une pétition en faveur du statu quo en la matière a circulé sur la toile mondiale, récoltant près d’un demi-million de signatures. La missive demandant au pape “de réaffirmer de façon catégorique l’enseignement de l’Eglise sur le mariage selon lequel les catholiques divorcés et civilement remariés ne peuvent recevoir la sainte communion et que les unions homosexuelles sont contraires à la loi divine et naturelle”, a reçu le soutien de nombreux prélats d’Afrique, d’Amérique latine, des pays de l’Est et des Philippines.

Une forme de solidarité est également observable entre les milieux d’opposition au changement dans le cadre du synode, au niveau mondial. En mai dernier, l’agence de presse catholique conservatrice latino-américaine Aciprensa a accusé l’œuvre d’entraide catholique suisse Action de Carême (AdC) « d’acheter le silence des évêques africains » et de soutenir le lobby gay. De fait, l’œuvre d’entraide basée à Lucerne avait accordé un financement modeste à la réalisation du rapport d’une ONG sur les violations des droits des homosexuels en Afrique. La surenchère médiatique liée à cette affaire est certainement symptomatique de la tension Nord-Sud autour des questions de réforme doctrinale et de la constitution de deux camps antagonistes.

Il est encore difficile de dire comment ces différences de sensibilités « culturelles » vont s’articuler en octobre 2015. Certains estiment que l’assemblée des évêques pourraient opter pour une sorte de voie médiane, en permettant aux autorités ecclésiastiques locales d’adapter l’enseignement de l’Eglise aux réalités régionales, culturelles, politiques ou économiques. “Concernant les questions morales qui seront discutées, il est probable que le prochain synode dira: ‘Examinons-les selon les contextes. Permettons aux conférences des évêques de faire des suggestions’”, avait suggéré Mgr Souraphiel. (apic/rz)